05.06.2009 – Premier regard

-Bon, je vais en Anglais, on se retrouve ici à 17 heures ?
-Ça marche, me répond Clémentine, à toute !
Je rassemble mes affaires et les range dans mon sac. Je salue mes coloc’ de chambre d’internat et je sors de la salle de permanence du rez-de-chaussée du bâtiment C pour me rendre en face, au bâtiment B. Il est presque 14 heures, le soleil brille, il fait chaud. C’est le mois de juin, il n’y a quasiment personne dans la cour, ça sent la fin de l’année scolaire.
Je suis en terminale au lycée Félix Arnaudin. C’est ma deuxième terminale et cette année s’est nettement mieux passée que la précédente. Mes résultats sont bien meilleurs et je suis confiante pour les examens qui approchent. L’an passé, j’étais dans le lycée de la ville voisine. Toutes mes amies ont redoublé et sont restées là-bas. Mon père a voulu que je change d’établissement afin que je sois plus disciplinée et moins frivole. Il a eu raison. En tout cas pour le côté « discipline ». J’ai été beaucoup plus concentrée sur les mathématiques que sur mes peines de cœur. L’année en internat a aussi été bénéfique : pas d’ordinateur la semaine pour zoner sur MSN jusqu’à pas d’heures le soir et des colocataires studieuses, qui aiment aussi les potins et faire la fête, c’était le bon compromis pour avoir mon baccalauréat cette année et passer à autre chose. Enfin, presque.
Je pousse la porte qui mène à l’escalier pour me rendre au premier étage du « bat’ B » où m’attend mon cours d’Anglais. Je suis seule à prendre l’escalier, mais je ne suis pas seule dans ce hall. Une fraction de seconde après avoir passé la porte, je sens une présence à ma droite. Je tourne légèrement la tête pour voir qui se trouve là. Il est assis par terre dans le couloir, les jambes repliées. Il porte un sweat à capuche, un jean bleu foncé et des Vans noires. Il est devant la porte de la salle de musique. J’en déduis tout de suite qu’il attend son passage pour une épreuve facultative du bac.
Il me regarde. Je le reconnais. Il est en terminale dans mon ancien lycée. Je me souviens très bien de ses cheveux en bataille qui le caractérise, et de ses yeux en amandes qui semblent pouvoir percer à jour tout ce qui bouge.
Il est seul. Nous sommes seuls. Le temps semble tout à coup suspendu. Pourtant je continue de marcher vers l’escalier et ce moment dure une seconde. Il a le visage impassible. Aucune émotion ne traverse ses yeux. Il attend.
Je sais qu’il me connaît. Je ne sais pas s’il sait que je le connais. Dans ma tête tout va très vite : « Oh c’est Antoine du lycée. Oui, le pote de Corentin et Sophie. Que fait-il ici ? Ah oui c’est vrai qu’il joue du piano. Alors il doit attendre pour le bac de musique. Il me regarde. Je dis bonjour ? Je ne sais pas s’il sait que je le connais. Ça va être bizarre. Puis je n’ai pas le temps. ». Indifférente, je détourne le regard et décide de continuer. Je monte les marches et m’éloigne.